Au Liban, la paix suscite le regain du vignoble

Jean-Christophe Ploquin, à Zahlé , le 02/01/2019

Sur les cuves en béton, les noms des prêtres viticulteurs et entrepreneurs de l’époque sont restés. « P. Bergerat, 6690 litres », « P. Barrandon, 13 060 litres »… Dans les méandres souterrains de Château Ksara, le premier producteur de vin du Liban, la marque des jésuites n’a pas disparu.

Pendant plus d’un siècle, des religieux de cet ordre ont géré ce domaine, jusqu’à ce que le Vatican leur demande, en 1972, de se défaire de cette entreprise somme toute très commerciale.

Le couvent est donc devenu une résidence particulière et le cloître, un peu morne, ne sert plus guère de lieu de méditation. La petite église mitoyenne, en revanche, dédiée à saint Pierre et saint Paul, a été joliment restaurée. Une messe s’y déroule tous les dimanches matin, selon le rite grec-catholique. Une mosaïque du IIIe siècle y est exposée ainsi qu’une tombe chrétienne préislamique – précision faussement anodine dans un contexte de cohabitation interreligieuse parfois fragile.

La vallée de la Bekaa, grenier du Liban

Ce jour-là, Zafer Chaoui sert de guide à un groupe de lecteurs de La Croixvenus rencontrer pendant cinq jours des Libanais. Les premières visites les ont menés au Musée national de Beyrouth, au monastère Saint-Maron à Annaya et à l’université Saint-Esprit de Kaslik, un fief maronite qui s’ouvre depuis quelques années à des étudiants de toutes les communautés religieuses. Des débats se sont déroulés à la Fondation Adyan, qui promeut la culture du vivre-ensemble, et à l’université Saint-Joseph, avec des figures de la société civile et des spécialistes en géopolitique.

Ce samedi, le bus du groupe quitte les versants méditerranéens du mont Liban, grimpe la route internationale qui relie Beyrouth et Damas, franchit le col Dahr El-Baïdar, à 1550 mètres d’altitude, puis bascule vers la vallée de la Bekaa. Drainée au nord par le fleuve Oronte, au sud par le Litani, cette vaste plaine agricole, grenier du pays, s’étend sur une longueur de 120 kilomètres entre les chaînes du mont Liban et de l’Anti-Liban – frontière avec la Syrie. Ses nappes phréatiques généreuses sont nourries chaque printemps par la fonte des neiges tandis que le mont Liban, en contenant l’influence maritime de la Méditerranée, la dote d’un climat sec et continental.

Ce n’est donc pas par hasard que s’est développée là, la principale zone viticole du Liban. Les deux plus gros producteurs, Château Ksara (2,5 millions de bouteilles par an) et Château Kefraya (1,5 million de bouteilles par an) sont situés dans la partie occidentale de la Bekaa, le premier dans les faubourgs de Zahlé, le second au pied du mont Barouk. Ils représentent à eux seuls 40 % de la production de vin libanais – rouge, blanc et rosé.

De fascinantes caves naturelles

Zafer Chaoui, homme d’affaires et PDG de Château Ksara, mène le groupe de visiteurs avec tact et autorité. Un repas est servi dans la vaste salle de restauration et de dégustation où sont passés l’an dernier plus de 90 000 touristes. Puis la visite commence par les galeries souterraines, où plusieurs centaines de milliers de bouteilles sont entreposées. Ces grottes artificielles offrent en effet des conditions de conservation remarquables, avec une hygrométrie constante tout au long de l’année et de faibles variations de température – entre 13° et 15 °C


Les souterrains de Château Ksara offrent des conditions idéales pour conserver le vin. / Hussein Malla/AP

Datant de l’époque romaine et redécouvertes par des enfants à la fin du XIXe siècle, ces caves naturelles s’étendent sur deux kilomètres le long de six tunnels. Sous la lumière dorée de l’éclairage électrique, le long de parois rocheuses, les bouteilles en verre sombre semblent parfois dormir pour l’éternité. Mais l’une d’elles, un millésime 1942, a été vendue pour environ 1 700 € fin 2017 à Londres.

Banquier et entrepreneur, Zafer Chaoui a piloté une stratégie dynamique d’investissement depuis qu’il a pris les rênes en 1990. Une certaine proximité avec les pères fondateurs est entretenue par des liens familiaux puisque son épouse, Tonia Maria Assouad, est la sœur d’un prêtre appartenant à l’équipe dirigeante de la Compagnie de Jésus. Le couple a transformé en résidence d’été l’ancien couvent qui domine la plaine.

Le fil d’une très longue histoire

Au fur et à mesure de la visite, des souvenirs s’égrènent. La razzia perpétrée par les soldats israéliens venus couper la route Beyrouth-Damas, lors de l’invasion de 1982. L’occupation syrienne, de 1981 à 1993, un détachement de plus de 150 soldats occupant sans discontinuer les bâtiments.

Les vendanges, néanmoins, ont toujours été effectuées et la production ne s’est jamais arrêtée. Les liens avec les différents producteurs de raisin, éparpillés dans la plaine ou à flanc de montagne, n’ont jamais été rompus. Mais les difficultés d’exploitation paralysaient tout effort de modernisation et d’innovation.

La culture de la vigne demande un soin, une expérience et une trésorerie que ruinent les combats, les occupations, les frontières mouvantes. Dans un pays qui ne produit ni bouteilles, ni bouchons, la fermeture des ports et des aéroports brisait les chaînes d’approvisionnement et d’exportation.

« La guerre a pu ralentir le développement du pays, mais la paix, quand elle est advenue, a déclenché un nouveau départ », résume sobrement Zafer Chaoui. Symbole éloquent d’un dynamisme que n’enraye pas un contexte géopolitique local et régional tendu, la production de vin retrouve des couleurs au Liban, renouant le fil d’une très longue histoire – sans doute dès le sixième millénaire avant notre ère.

Un nouvel élan

Même si la paix reste fragile, des Libanais de tous âges s’autorisent de belles audaces. En vingt-cinq ans, le nombre de producteurs a sextuplé, une quarantaine étant enregistrés au ministère de l’agriculture. Revenus de Paris, de Londres, de New York, du Brésil, ils ont repris pied sur leurs terres ancestrales, leur offrant une nouvelle vocation.

Outre la vallée de la Bekaa, principal centre de production, ils développent des vignobles dans la région de Batroun, dans la montagne du Chouf et autour de Jezzine, dans le Sud. Sensibles aux nouvelles tendances du marché, ils poussent à une montée en gamme de la production, redécouvrent des cépages indigènes, stimulent la culture bio, innovent dans les procédés de vinification, testent de nouveaux produits – profitant d’une réglementation souvent ancienne et laconique.

Se tourner vers la qualité

Dans ce pays escarpé et montagneux, les vignobles ne sont guère étendus – avec une superficie totale d’environ 3 000 hectares –, et le Liban reste un petit producteur à l’échelle mondiale, derrière Chypre et Israël, par exemple. Mais les responsables de la filière souhaitent le positionner sur une niche qualitative, invoquant un terroir au passé plusieurs fois millénaire.

PDG de Château Ksara, Zafer Chaoui est aussi le président de l’Union vinicole du Liban (UVL), qu’il a contribué à créer en 1995, cinq ans après la fin de la guerre civile, et qui rassemble 23 producteurs. « Nous devons forger et consolider l’image du Liban comme pays producteur de vin, et de vin à forte identité », explique cet homme d’affaires.

Après Paris, Berlin ou New York, les années précédentes, l’UVL a organisé un Salon du vin libanais en novembre 2017 à Los Angeles et San Francisco. L’organisation compte sur la diaspora éparpillée à travers le monde, et notamment ses restaurateurs, pour faire d’un produit local un emblème international. 

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